Afin de rendre l’épisode disponible pour toustes, j’essaye de proposer régulièrement des retranscriptions gratuites des épisodes du podcast.
RETRANSCRIPTION DE L’EPISODE 51 DU PODCAST – Natif de Chamonix, Vivian Bruchez est devenu guide de haute montagne assez naturellement. Il aime transmettre sa passion pour les sommets sur les réseaux sociaux et dans ses films, mais aussi imaginer des projets d’expéditions au long cours. Ensemble, on discute de ses dernière réalisations, de ses réussites et ses échecs.
Acteur aux premières loges du changement climatique, nous avons aussi beaucoup discuter de la montagne aujourd’hui et des méthodes d’adaptations pour demain.
Emilie / Le Camp de base
Bonjour Vivian, tu es un skieur de pente raide et quand j’ai préparé cette interview, je me suis demander si la dynamique de la pente raide, ce n’était pas un truc de guide de haute montagne avec Tiphaine du Perrier, avec Boris Langenstein…. Mais avant de commencer, je vais te poser la question que je pose à tous les invités du camp de base c’est quoi ton camp de base ? Il est où ? Et il est composé de quoi ?
Vivian Bruchez
Alors mon camp de base, c’est Chamonix. Je suis né, j’ai grandi à Chamonix, j’ai été bercé par les montagnes, par la verticalité qu’il y a au dessus de la maison. Et donc j’y vis, je m’épanouis, j’y dessine ce que ce que j’aime dessiner. Et voilà mon camp de base, il est ici. Mes racines aussi, je dirais qu’elles sont ici.
Emilie / Le Camp de base
Tu as essayé d’aller habiter ailleurs ou tu t’es toujours dit « C’est Chamonix, rien d’autre. »
Vivian Bruchez
Je n’ai jamais habité ailleurs. Non, j’ai un petit peu bougé dans la vallée, c’est à dire entre le haut de la vallée, le bas de la vallée de Chamonix. Déjà pour moi c’était un gap. J’ai jamais eu envie de bouger. J’ai pas forcément étudié bien loin. Donc voilà, j’étais à Chambéry et je rentrais les week ends. Donc non, j’ai jamais été attiré par par autre chose que cette vallée.
Emilie / le Camp de base
C’est quoi ton premier souvenir de glisse ?
Vivian Bruchez
Bonne question. Je dirais, c’est un petit domaine sur le haut de la vallée de Chamonix s’appelle la Vormaine qui est tout à fait plat et où je venais skier. Il y avait une petite compétition qui s’appelait « la fête de la neige ». J’en ai des souvenirs parce que c’était un peu du ski comme j’aime encore aujourd’hui. C’est du c’était du jeu : des virages relevés, des tunnels. Donc j’ai ces souvenirs là. En fait, moi ce que j’aime c’est forcément oui, c’est la glisse, mais c’est avant tout jouer avec le terrain, jouer avec, avec la technique et les outils que je peux avoir. J’aime beaucoup parler de jeux à travers le ski.

Emilie / Le Camp de base
Comment se dessine ton envie d’être guide de haute montagne ?
Vivian Bruchez
Extrêmement naturellement. J’ai eu des années de compétiteur en ski alpin qui ont été vraiment ma formation et une fois que j’ai arrêté un peu la compétition plutôt à haut niveau. J’avais envie de prendre les remontées mécaniques au dessus de chez moi, puis d’aller voir un petit peu ce qui s’y passait et finalement parcourir la montagne avec les copains. Ça m’a amené très naturellement au métier de guide. Et parallèlement, je passais aussi le monitorat de ski. Donc en fait, j’avais déjà cette vocation de transmettre. Ça a été tout à fait naturel en fait.
Emilie / Le Camp de base
Elle est très importante cette question de la transmission. C’est la question du patrimoine et du patrimoine immatériel qu’est la montagne et nos modes de vie en montagne. Si tu devais me donner quelques éléments, toi qui te semble extrêmement intéressant de cette montagne de 2023, si on devait réécouter le podcast dans 100 ans, ce serait quoi ? Qu’est ce qu’on garde ?
Vivian Bruchez
Ce qui reste quand même pour moi avant tout, c’est la passion. C’est cette passion de la montagne, de l’aventure, de cet environnement naturel spectaculaire. Quand tu montes au sommet de L’aiguille du Midi, que tu te retrouves là haut, que tu as les glaciers qui partent, le sommet du Mont-Blanc, qui est devant toi. C’estdes terres d’émotion. C’est là où tu vis. Tu vis des choses très intenses en montagne. La montagne de 2023 c’est pas forcément la même que celle qu’il y avait il y a 100 ans, ça sera plus forcément la même non plus dans 100 ans, c’est sûr. Je pense que l’alpiniste, le skieur, on aime s’adapter, on aime s’adapter aux conditions, on aime s’adapter à la météo, forcément. Et puis aussi au changement de nos montagnes. Donc on en est tout à fait conscient, on en est témoin, on voit les choses qui changent, mais en attendant, on se doit de s’adapter et de la réinventer aussi. Réinventer sa pratique, la manière d’y accéder.Il y a plein, plein, plein de belles choses pour les 100 prochaines années qui arrivent.
Emilie / le Camp de base
C’est hyper intéressant parce que tu as un discours très optimiste. Quand on parle de la mer de glace, on a beaucoup de discours très pessimistes. On a toujours cette photo du glacier il y a 100 ans et puis du glacier. Aujourd’hui, on a beaucoup de films qui témoignent de cette disparition du glacier, de notre écosystème, de la fonte de cette langue de glace qui venait jusqu’ici avant. Qu’est ce qui fait que tu es aussi optimiste ?
Vivian Bruchez
C’est réel là, ce que tu viens de dire sur le fait que effectivement, les glaciers ils fondent, ils changent, etc. Et forcément, on le voit, on le ressent. Et puis surtout, encore une fois, on le vit. J’ai l’impression qu’un discours trop alarmiste sur la montagne, c’est quelque chose qui me fait peur quelque part, donc vu que ça me fait peur, j’ai pas forcément envie d’être trop ancré que sur le côté négatif, mais plutôt de faire le constat de ce qui se passe et d’essayer de l’imaginer d’une meilleure manière pour se projeter mieux. Je pense que nous, en tant que guide, en tant que montagnards, on est aussi les premières personnes qui pouvons transmettre de l’éducation. Je pense que c’est aussi à nous d’écrire un peu le futur pour que justement cet impact, il soit inférieur. Mais bon, tu vois, quand on se dit « inférieur », on sait pas forcément si ça va diminuer. C’est un peu la crainte, mais j’ai envie de garder un discours ensoleillé, je préfère les faces sud que les faces nord.
Emilie / Le Camp de base
Alors justement, tu parles de l’adaptation de vos sports aujourd’hui. Comment ça se décline dans ta pratique au quotidien ?
Vivian Bruchez
Tu as déjà beaucoup de mix entre les différentes disciplines. Ma spécialité, c’est le ski de pente raide, mais avant tout, c’est de faire de la montagne. Dans le ski de pente raide, tu as un mélange de ski et d’alpinisme : il faut grimper avant de skier. Mais après tu as plein de nouvelles disciplines qui arrivent, je pense au parapente. Je pense aussi le vélo par exemple. Typiquement pour aller chercher la neige un petit peu plus haut en altitude, que ce soit à l’automne ou au printemps, on va utiliser le vélo électrique par exemple, qui va nous faire monter 1000 mètres de dénivelé pour aller choper la neige et ensuite skier. C’est des combinaisons de différentes disciplines qui font que notre pratique, elle évolue. C’est rester inspiré par toutes les nouvelles énergies qui arrivent à travers le sport. L’alpinisme est très proche aussi de la navigation et des océans. Donc je pense qu’on s’inspire de toute cette ère d’aventure et je pense que c’est ça, c’est de combiner un peu toutes ces dynamiques pour faire de l’alpinisme
Emilie / Le Camp de base
Tu vois, c’est marrant parce que je pensais à Julia Virat qui est en Bretagne et qui fait des choses incroyables, qui est toujours guide de haute montagne et qui navigue beaucoup.
Vivian Bruchez
On a plusieurs exemples ici à Chamonix. On a aussi Aurélien Ducrot qui a été champion du monde de freeride et qui maintenant il est sur la Jacques-Vabre. Il y en a beaucoup, je pense qu’on se rejoint sur une manière de penser et sur des valeurs. On a quand même un discours commun sur « qu’est ce qui nous fait rêver ? »
Emilie / Le Camp de base
Qu’est ce qui te fait rêver, toi ?
Vivian Bruchez
Beaucoup de choses me font rêver. D’ailleurs souvent je me dis que j’ai trop de rêves, j’en ai trop et j’ai du mal à aller au bout. Moi ce qui me fait rêver, c’est d’être épanoui au delà d’une performance, au delà d’une réalisation. C’est de me sentir bien avec ce que je fais. Et pour se sentir bien avec ce qu’on fait, il faut trouver soi même ses propres limites. Il faut aussi fixer soi même ses propres objectifs et voilà, trouver son chemin, trouver sa vie, etc. C’est plutôt c’est ça, mon rêve en fait. De trouver un chemin qui en adéquation avec mes valeurs, avec qui je suis et ce qui m’entoure aussi beaucoup le côté familial, etc. Je dirais que c’est ça.
Emilie / Le Camp de base
Tu es très productif en terme d’images et tu as énormément de projets chaque saison. Comment est ce que tu planifies et comment est ce que tu les choisis ?
Vivian Bruchez
Alors je ne planifie rien du tout. En fait, je suis beaucoup sur l’instant. Alors forcément, j’ai des projets sur le domaine de la performance ou des objectifs que j’ai envie de réaliser. Je m’en fixe pas un certain nombre, j’ai une grande liste. Et puis du coup, petit à petit, en fonction des conditions, de la météo, de comment je me sens, des gens que je trouve aussi, qui peuvent venir avec moi, et bien je me lance. Et finalement, à la fin d’une journée, forcément je filme beaucoup. Moi j’aime bien créer du contenu qui est très authentique et qui est très simple. C’est du téléphone, c’est un peu drone. C’est pas non plus des grosses productions. Donc j’aime beaucoup cette liberté en fait, dans le fait de pouvoir créer du contenu. Et j’ai l’impression qu’à chaque journée il y a un message pour moi qu’est ce que j’ai appris de cette journée ? Qu’est ce que j’ai envie de dire de cette journée ? Et de là après, c’est un peu de l’écriture dans ma tête. Ce qui est important c’est d’avoir un texte en relation avec une image. J’utilise beaucoup les réseaux sociaux pour faire rayonner ce que je fais et à chaque fois il faut qu’il y ait du sens. Je ne vais pas le faire juste pour faire de la communication. Je vais le faire parce qu’il y a un sens derrière ou je préfère prendre un peu plus de temps et je prends d’ailleurs beaucoup de temps pour pour créer du contenu. Mais en tous les cas, il faut que pour moi il y ait du sens. Et j’ai l’impression quand même, plus il y a du sens en fait, et forcément plus plus ça marche.
Emilie / Le Camp de base
C’est intéressant, cette histoire de sens en lien avec les réseaux sociaux, parce qu’on est quand même sur plutôt une société du scrolling où on prend pas le temps. Donc pour toi, un contenu qui a du sens c’est quoi ?
Vivian Bruchez
Tu peux très rapidement te faire aspirer par juste « créer du contenu pour créer du contenu » et qu’il n’y ait pas de fond derrière. Et c’est vrai que c’est facile de se faire un peu aspirer là dedans. En même temps, c’est aussi notre métier, tu vois, quand tu vis un peu du sponsor, etc. Il faut aussi exister sur ces réseaux et donc tu peux être très vite tenté de juste montrer que ce que tu fais c’est bien, etc. Mais au final, je pense que voilà, pour construire des choses dans le temps, il faut quand même qu’il y ait un message. Vaut mieux un contenu qui est peut être un peu moins gros et partagé qu’une seule vidéo qui a cartonné, qui a fait le buzz. Je préfère que ça reste vraiment en adéquation avec ce que je pense.
Emilie / Le Camp de base
Aujourd’hui, tu présentes un film à l’IF3 : « The Polar Star ». Ça se passe sur les îles de Baffin. C’est dans l’Arctique américain. Est ce que tu peux d’abord nous raconter, nous présenter ces paysages que les auditeurs ne verront qu’à travers ta voix ?
Vivian Bruchez
Quand on m’a proposé d’aller là bas, je me le représentais, comme des espèces de tours granitiques de plus de 1000 mètres de haut, avec des profonds couloirs qui rayent un peu toutes ces barres granitiques. Ça fait un peu un système de fjords, donc vraiment l’océan qui rentre à l’intérieur des terres et qui a formé vraiment des reliefs qui sont gigantesques. Et donc pendant pendant cette période hivernale, l’eau, elle est gelée, ça crée la banquise. Donc tu te déplaces et tu vis en fait sur un océan gelé. Et donc on campait à un endroit. Et de cet endroit là, on rayonnait pour aller chercher différents couloirs. Les couloirs sont jamais forcément très raides ou vraiment extrêmes comparé à ce qu’on arrive à faire ici, dans les Alpes. Mais la qualité de neige, Le froid aussi conserve vraiment beaucoup, beaucoup la neige. Et aussi le roi là bas, c’est quand même l’ours polaire. Tu te sens tout petit, petit, petit. J’avais le sentiment d’être regardé un peu tout le temps par une espèce de nature. Tu te sens vraiment tout petit, vraiment vulnérable au milieu de ces grandes montagnes qui finalement culmine pas très haut en altitude. La beauté vient de bien de ces faces granitiques quoi.
Emilie / Le Camp de base
C’est du gris et du blanc, si on doit se le représenter, c’est ça ?
Vivian Bruchez
Beaucoup, beaucoup de blanc. Et effectivement, des grands, des grands, des big wall de granit gris.
Emilie / Le Camp de base
C’est la première fois que tu allais en Terre de Baffin ?
Vivian Bruchez
Oui, en fait ça a été un peu un concours de circonstances. C’est à dire que c’est un athlète américain, un skieur, on se suit justement via les réseaux sociaux depuis quelques années. Et puis on a échangé un coup simplement par message en disant « bah tiens, j’aime bien ce que tu fais. » Lui, il me dit « j’aime bien ce que tu fais aussi. » Et puis il m’explique qu’il a un projet en terre de Baffin et qu’il a une place pour que je vienne. Et du coup, j’ai accepté volontiers parce que tu avais d’une part la découverte d’un environnement et d’une destination, puis aussi la rencontre avec un autre athlète qui s’appelle Cody Townsend, qui reste quand même un skieur vraiment remarquable sur toute la carrière qu’il a pu avoir. Il vient beaucoup plus du milieu du freeride que moi, qui arrive plutôt du côté montagne. Et donc c’est la rencontre aussi de deux personnages et de deux univers. Donc ça j’aimais bien.
Emilie / Le Camp de base
Donc tu as fait beaucoup d’expéditions comme je le disais tout à l’heure, est ce qu’il y en a une qui t’a particulièrement marqué ? Soit parce que ça s’est bien passé, soit parce que ça s’est mal passé, soit parce que l’enseignement a été incroyable. Et quand je dis incroyable, ça peut être positif ou négatif, d’échec ou de réussite.
Vivian Bruchez
J’ai les deux. Alors je rentre, cet été, j’ai passé deux mois et demi en Amérique du Sud pour un magnifique voyage où j’ai pu partir déjà un premier mois en famille et ensuite je suis resté un mois et demi de plus vers le Fitzroy. Et là, on a fait une magnifique expédition incroyable où on a tout eu : du beau temps, des conditions météorologiques très très stables et on a vraiment pu exprimer le ski qu’on avait envie de venir exprimer là bas. Du ski très technique à skier, tout proche du Fitz Roy. On a ouvert beaucoup d’itinéraires là bas, donc je pense que quelque part, c’est aussi un voyage qui va marquer une génération de skieurs là bas. Donc là, tu as tous les éléments pour que ça marche et c’était magnifique. Donc je dirais que ça, c’est la super belle expérience, c’est celle qu’on vit pas tout le temps quand même.
L’autre expérience justement, qui est un peu dans l’autre sens : une expédition l’année dernière sur un 8000. Une tentative pour gravir un sommet, en faire la première descente. C’était un des rares 8000 à jamais avoir été skier. Mauvaise météo, mauvaises conditions. On était un groupe de six, donc on était quand même un groupe assez gros et donc c’était très compliqué aussi vu les conditions. C’était pas simple de trouver le bon axe et les bonnes motivations pour chacun dans cette expédition. Ça s’est soldé qu’on a pas réussi à faire le sommet. Bon, cette année là, personne a réussi à faire le sommet. Mais je pense qu’à un moment donné, dans nos prises de décision, on aurait pu être meilleur et on aurait pu se diriger vers d’autres objectifs qui étaient différents et on aurait pu un petit peu mieux optimiser notre voyage et en faire quelque chose. Voilà, on a optimisé plus notre déplacement, ça a été, on va dire, l’enseignement que j’en ai tiré.
Emilie / Le Camp de base
Et tu considères que c’est un échec quelque part ?
Vivian Bruchez
Oui, c’est un échec. Tu as l’échec sportif, mais ça on y est habitué. Parce que la montagne est imprévisible et que des fois, faut juste aussi dire on rentre parce que là ça va pas. Encore une fois, je disais qu’on sait s’adapter. On aime s’adapter quand on fait de la montagne et quand on la pratique tous les jours. Donc faire demi tour fait clairement partie de notre discours et ça c’est pas un échec pour moi, ça n’a jamais été un échec de faire demi tour. Par contre l’échec, il était plutôt encore une fois de trouver une motivation commune dans le groupe pour pour pouvoir faire d’autres sommets. Parce que finalement, à plus basse altitude, on aurait pu réaliser des descentes qui auraient pu être super intéressantes quand même. Donc on s’éloignait de l’objectif premier et c’était plutôt un échec humainement que sportivement, c’est sûr.
Emilie / Le Camp de base
Tu sais, c’est rigolo parce que je dois avoir fait, je sais pas, 60 épisodes du Camp de base. Le premier épisode, c’était un épisode avec Tiphaine Duperrier et c’est la seule fois où j’ai posé la question de « qu’est-ce qui fait un bon compagnon de cordée ? » Et c’est rigolo parce que c’est la question qui me revient maintenant, alors que ça fait 60 épisodes qu’on en a pas parlé. Mais qu’est ce qui fait alors un bon compagnon de cordée ?
[ECOUTER L’EPISODE AVEC TIPHAINE DUPERRIER : CELUI QUI A LANCÉ LE PODCAST CAMP DE BASE :)]
Vivian
Alors la cordée, elle est vraiment essentielle et en plus. Bon, Tiphaine, c’est une très bonne copine et en plus on est très souvent en discussion pour faire des projets ensemble. Tu as aussi présenté Boris, et justement ce binôme Tiphaine et Boris font des grandes réalisations en haute montagne, je trouve ça hyper inspirant. En pratiquant avec eux, on est clairement dans la même intention. On est dans une vision justement de deux guides qui parcourent la montagne et qui essayent de faire ce qu’ils peuvent comme ils peuvent, avec ce qu’ils ont. La cordée, forcément, elle est essentielle et c’est pas évident forcément de parler de cordée quand tu fais du ski, parce que en ski quelque part, tu fais tout le temps du solo, alors forcément, on va être encordé. Mais les moments où on s’encorde c’est sur les accès, donc sur les glaciers à plat pour pas tomber dans une crevasse, on va garder la corde dans la zone de rupture entre la pente et le plat. Mais une fois qu’on a passé ça, qu’on arrive dans des difficultés, là on enlève la corde et on commence à grimper en solo. Et la descente est aussi en solo. Mais par contre, tu as quand même une vraie relation de cordée, où on va beaucoup se regarder, on va toujours se garder à vue et finalement celui qui skie devant, il n’a pas du tout le même rôle que celui qui ski derrière. Celui qui est derrière est plutôt là pour soutenir son leader devant et lui dire voilà, c’est bien ou attends, passe plutôt à droite, il est aussi là pour le guider. Et puis celui qui ouvre la pente, il ouvre la pente, donc il est devant, il est leader et c’est lui qui donne toutes les informations à celui qui est derrière.
Emilie / Le Camp de base
Est ce qu’un bon compagnon de cordée, c’est aussi quelqu’un qui a les mêmes motivations que soi ?
Vivian Bruchez
Oui, c’est sûr que la motivation, elle doit aller vers le même objectif. Alors, est ce que c’est un objectif d’un sommet ? Est-ce que c’est un objectif justement de contemplation ? Aujourd’hui, on sort, mais c’est que pour faire des photos ou c’est que pour faire des repérages. On insiste beaucoup dans la préparation de ce qu’on fait dans cet échange, en fait de bien situer quel est l’objectif et qu’est ce qu’on va y chercher. Et moi j’ai quand même beaucoup d’idées, donc je suis souvent quand même à l’initiative des sorties, donc je vais plutôt chercher des gens et je sélectionne beaucoup en fonction, en fonction du projet, en fonction de ce que j’ai envie d’y faire. Je sélectionne pas les mêmes personnes, donc je sais que je ne vais pas proposer les mêmes choses à tout le monde. Donc ouais, c’est ça qui est important.
Emilie / Le Camp de base
Là on est le 30 novembre 2023, on est à Chamonix. C’est quoi tes projets pour la saison 2023-2024 ? Mis à part prier le dieu de la neige pour qu’il y en ait beaucoup parce que pour l’instant, on m’a beaucoup répondu ça.
Vivian Bruchez
Tu sais, moi, avec peu de neige, j’arrive à faire beaucoup. Je m’en rends compte de plus en plus. Et d’ailleurs, même en tant que skieur, finalement, l’élément qui va m’inquiéter le plus c’est la neige. Alors que j’y passe – c’est assez impressionnant – peut-être 200/250 journées par an, les pieds dans la neige, les pieds ou les skis. Mais c’est un élément qui est un peu imprévisible, qui va changer avec le froid, le vent, la pluie, etc. Même dans des recherches, dans des itinéraires très techniques, on va rechercher souvent des montagnes sèches quelque part, parce qu’on sait qu’avec une montagne sèche, on s’éloigne un peu de l’élément neige. Donc l’élément, on va dire du risque d’avalanche. On va plutôt privilégier une neige qui est un peu dure. Et donc ça, c’est aussi un gage de sécurité. Mais bon, je vais quand même dire qu’il faut évidemment qu’il y ait beaucoup de neige cet hiver parce que bon, la neige, elle nous fait rêver. Quand elle tombe dans le jardin, tu as envie d’aller glisser. Et les projets en grande partie, ils vont être en tous les cas dans les Alpes pour tout le début de l’année. C’est sûr, ça fait déjà pas mal d’années que je suis sur un projet autour des 4000 des Alpes, avec l’envie de skier tous les 4000 des Alpes. Il y a 82 sommets qui culmine à 4000 mètres, donc ça fait quand même un paquet de descentes et ça fait déjà cinq ans que je suis sur ce projet donc. C’est un projet à long terme, dans lequel je peux amener tous les ingrédients que j’ai envie. Quelquefois, il y a des descentes qui sont classiques, des fois il y a des premières, des fois il y a des choses un peu plus simples, mais surtout dans les nouveaux ingrédients, c’est typiquement, on a fait un projet où on a accédé à ces montagnes en vélo, il y en a un autre, on a accédé en train.
Enfin voilà, j’amène tous les ingrédients qui me font rire, ça m’amuse mais encore une fois, il y a toujours un message derrière. Je m’amuse à travers ça, j’ai pas mal avancé dedans et j’aimerais continuer. Je serais content d’arriver au bout cette année.
Emilie / Le Camp de base
Je l’avais déjà dit à Paul, je l’ai redit à Marion. Vous êtes des alpinistes, des skieurs, des snowboarders hors pair. Les médias vous voient beaucoup par le prisme de la performance, ce qui moi souvent, me gratte un peu. Du coup, il y a une question que je vais te poser, à laquelle tu peux répondre ou pas. Mais ce qui m’intéresserait moi de savoir, c’est qu’est ce que c’est la question qu’on t’a jamais posé ? Que tu aurais adoré qu’on te pose et à laquelle tu adorerais répondre.
Vivian Bruchez
Bon alors celle là, il va falloir que je réfléchisse pour répondre. Globalement je suis hyper ouvert, je peux parler, ça va pas du tout me déranger ce côté performance. Je pense qu’il faut quand même que dans ce qu’on fait en montagne, qu’il y ait de la performance. Parce que on ne peut pas que raconter des choses sans les avoir vécu un peu intensément. Enfin, tu vois, moi je fais un peu la différence entre un athlète et un blogueur. Tu vois, un athlète, c’est quand même quelqu’un qui se consacre toute l’année à son entraînement. Et nous, c’est ce qu’on est. J’essaie d’avoir un physique qui est vraiment fort pour pouvoir réaliser des projets. Donc faire quand même la différence entre un domaine de performance, je trouve ça. Je trouve ça quand même important. J’ai pas de questions. Souvent on me pose des questions sur ma famille et sur le fait que je que je prends beaucoup d’engagement, que je vais m’engager dans des descentes alors que j’ai deux filles. Et ça, je suis très content qu’on me la pose cette question en me disant « tiens, tu prends beaucoup de risques dans ta pratique, mais en attendant tu as des enfants à la maison, etc. » J’aime beaucoup cette question parce qu’au final, c’est comme ça que j’aime répondre en disant que « moi ce que j’ai envie de transmettre à mes filles, c’est ça, c’est de la passion, c’est de l’envie de s’investir dans des projets, de se préparer, de s’entraîner, de faire les choses en toute conscience, de mettre toutes les chances de son côté pour pouvoir y arriver et minimiser au maximum l’engagement. » Alors bon, des fois tu dois t’engager, mais en tous les cas, quand les choses elles sont quand même bien bien calculées, tu peux réussir à minimiser ce risque.
J’ai pas répondu du tout à ta question. Le côté famille, ça me touche beaucoup. Et puis, et je sais que voilà, c’est important de les impliquer aussi dans dans ce que je fais et qu’elles se disent pas « tiens papa, il fait des trucs, c’est un fou. » Non, non, pas du tout. Elles le savent que je suis pas fou.
Emilie / Le Camp de base
Super ! Merci beaucoup Vivian d’avoir été l’invité du camp de base aujourd’hui.
Vivian Bruchez
Merci à toi.
