Émancipation féminine et alpinisme – Il y a quelques années Anne Benoit-Janin part rencontrer le mari de Passang Lamu Sherpa. Cette népalaise a réussi après plusieurs tentatives à cotoyer le toit du monde. Mais elle n’en reviendra jamais. En prenant connaissance du parcours de Passang, Anne Benoit-Janin se pose la question : y a t-il d’autres népalaises qui ont tenté l’aventure ? Et qu’est-ce que cela change pour elle, dans cette société régit par les castes ? Une enquête sociologique qui l’amènera à réalisé un film documentaire et à écrire un livre. Ce dernier, paru aux éditions Glénat a été réédité en 2024. Après avoir rencontré Sophie Lavaux, qui a grimpé les 14 sommets de plus de 8000 mètres, rencontre avec Anne Benoit-Janin avec les népalaises de l’Everest.
L’Alpinisme comme voie d’émancipation féminine
Pour beaucoup de femmes népalaises, l’alpinisme représente bien plus qu’un simple sport. C’est un moyen de se libérer des contraintes sociales et des rôles traditionnels imposés par la société. Particulièrement sur l’Everest, l’ascension est vue comme un symbole de résilience et de pouvoir. Ces femmes, souvent issues de milieux modestes, cherchent à briser les stéréotypes de leur place dans la société en atteignant des sommets qui ont longtemps été réservés aux hommes. Le documentaire d’une sociologue, qui a capté les vies de ces héroïnes invisibles, montre l’importance de cet acte symbolique dans un pays où les femmes sont souvent confinées à des tâches domestiques ou agricoles.
L’Influence des traditions et des castes sur l’émancipation féminine
Cependant, malgré ces progrès, les femmes népalaises sont toujours confrontées aux lourdes traditions et à l’héritage des castes. Le système de castes, bien qu’officiellement aboli, continue de jouer un rôle majeur dans leur quotidien. Cela influence non seulement leurs opportunités professionnelles, mais aussi leur accès à l’éducation et à la santé. En parallèle, les attentes sociales liées à leur genre renforcent encore les barrières. Si la montagne est un symbole de puissance et de beauté, elle est aussi un terrain d’émancipation pour ces femmes qui, à travers leurs ascensions, viennent bousculer des siècles de traditions patriarcales. Parmi ces femmes, certaines ont marqué l’histoire, comme Passang Lamu Sherpa, une pionnière qui a ouvert la voie à d’autres.
Pasang Lhamu Sherpa : icône de résilience
Pasang Lhamu Sherpa est une figure emblématique du Népal, non seulement en raison de son ascension de l’Everest, mais aussi pour son impact sur la société népalaise. Après sa mort tragique, elle a été honorée par une statue à Katmandou, un geste rare dans une culture où seules les figures divines ou royales sont généralement ainsi reconnues. Sa mémoire perdure, car elle figure désormais dans les manuels scolaires, ce qui permet aux jeunes filles népalaises de la découvrir. Son héritage va bien au-delà de l’alpinisme : elle représente un modèle d’espoir pour les femmes qui aspirent à l’émancipation et à l’égalité.
Le courage de Pasang Lhamu Sherpa a inspiré d’autres femmes comme Lakpa Sherpa, qui détient le record du plus grand nombre d’ascensions de l’Everest par une femme, avec un total de 11 montées. Des exploits comme ceux de Pasang ne sont pas seulement des victoires sportives, mais aussi des symboles de la capacité des femmes à repousser leurs limites, tant physiques que sociétales.

Les défis de l’émancipation féminine par la montagne
Bien que la montagne soit un outil puissant d’émancipation, les femmes sherpas continuent de faire face à de nombreuses difficultés. Bien que la pratique de l’alpinisme offre des possibilités d’indépendance et de reconnaissance, la pression sociale reste omniprésente. Le parcours de certaines d’entre elles, comme Doma Sherpa, montre que l’Everest ne garantit pas une vie facile ou un statut pérenne.
Doma, par exemple, est une figure du monde alpin, mais après le tremblement de terre au Népal et la pandémie de Covid-19, sa carrière a pris un tournant difficile. En dépit de son statut, elle a été confrontée à des obstacles insoupçonnés dans une société népalaise encore dominée par des traditions et des attentes patriarcales. Doma, la seule à avoir divorcé avant d’escalader l’Everest, est un exemple de femme qui a trouvé sa voie, mais qui reste prisonnière des réalités complexes du Népal. La montagne, bien que libératrice, ne permet pas toujours de se libérer complètement des contraintes culturelles et sociales.
Une autonomie fragile
Certaines femmes sherpas ont su trouver un équilibre, comme Kalpana, qui vit au Népal avec son mari et continue son activité d’alpinisme. Mais même pour elles, concilier carrière et vie personnelle reste un défi de taille. Celles qui ont réussi à s’émanciper sont souvent celles qui ont quitté le Népal pour travailler à l’étranger, où elles peuvent exercer des métiers qui leur offrent plus de liberté. Travailler en tant que guides de montagne dans des pays comme les États-Unis leur permet de garder une certaine autonomie financière et professionnelle. Ce type de parcours est un exemple d’émancipation possible, mais il n’est pas représentatif de toutes les femmes du Népal.
Conclusion
Les népalaises qui escaladent l’Everest sont bien plus que de simples alpinistes. Elles sont des symboles de courage et de détermination, mais aussi des témoins des luttes sociales et culturelles auxquelles elles font face. Leur émancipation par la montagne est un processus complexe, souvent marqué par des sacrifices personnels, familiaux et sociaux. Si l’alpinisme leur permet d’évoluer, il ne les libère pas toujours des attentes de leur culture. Leur parcours mérite d’être reconnu, non seulement pour leurs exploits en montagne, mais aussi pour la manière dont elles redéfinissent le rôle des femmes.
